Il faut savoir que ces lois qui contrôlent les publications pour les mineurs, existent dans toutes les démocraties. Ainsi dans nos pays, les manga Boy's Love contenant un point de vue érotique, ne doivent pas être vendus aux mineurs et doivent obligatoirement être scellés sous film plastique (même si certains éditeurs ne respectent pas cette obligation). Les vendeurs doivent aussi en limiter l'accès en le mettant en hauteur dans les rayons et la couverture doit être pudique (même si certains éditeurs…). C'est quand la loi destinée à protéger les mineurs et cette nouvelle loi 156 conduisent à la censure des livres réservés aux majeurs, que cela devient contestable pour beaucoup de lecteurs.
VAGUE DE CENSURE… L'ÉDITION JAPONAISE SOUS PRESSION
Fin 2011, l'éditeur de magazines et de mangas Boy's Love et Bara "Oakla Shuppan" (Aqua Comics) accentue sa censure sur ces productions réservés aux plus de 18 ans. Celle-ci se porte sur son magazine Bara, Nikutaiha. L'éditeur a également décidé d'augmenter le niveau de la censure dans les volumes reliés. Résultat, quand on avait le droit à des pénis turgescents, on nous sert à la place d'énormes petits carrés formant une mosaïque comme dans ces pornos japonais à la censure assumée, et même plaisante pour certains spectateurs.
Si dans beaucoup de BL, les auteures s'auto-censurent et ont pris pour habitude de cacher les sexes, voire les suggèrent, dans les mangas bara, les auteurs et les lecteurs plutôt masculins, s'attendent à tout voir. Alors pourquoi ce revirement ?
L'exemple de cette nouvelle politique de censure est tiré du manga Oyaji Ana no Mujina de Takeshi Matsu dont les planches prépubliées dans le magazine ont été modifiées pour la sortie en volume relié. Alors que dans un BL quand il y a une censure, le sexe masculin devient évanescent, ce qui n'est pas le cas du Bara qui dissimule très peu le sexe. Mais jamais on avait vu un éditeur utiliser ces énormes mosaïques... Alors que cette mesure devrait nous voiler tout, elle met paradoxalement en valeur l'objet du "délit" !
Il est vrai que les japonais préfèrent en général les films pornographiques avec du flou ou de la mosaïque sur les parties. Mais dans le cas d'un manga, beaucoup s'accordent à dire que cela nuit au dessin et gâche le travail de l'auteur. Certaines fujoshis qui lisent du Bara s'en sont plaint sur leurs blogs, certaines ont même annoncé leur crainte de voir ce genre de tâches pudibondes venir s'appliquer sur certains Boy's Love alors que l'auteur ne l'a pas voulu à l'origine. Cela est déjà arrivé par exemple à certains manga BL comme Samejima-kun to Sasahara-kun de Koshino (ci-contre) ou Mousou Elektel de Yonezou Nekota dont les organes délictueux ont disparu alors que l'auteure les avait dessinées. Sans rien communiquer à leurs lecteurs qui se sentent trompés, des éditeurs se mettent à la censure du jour au lendemain, et continuent de claironner « contenus explicites »,alors que tout ce qui devait être explicite ne l'est plus !
DURCISSEMENT DE LA LOI DEPUIS 2010
Cette réaction soudaine, coïncide avec l'adoption par le gouvernement de Tôkyô d'un renforcement de la loi de protection de la jeunesse, aussi appelé "loi 156". Shintaro Ishihara, gouverneur et promoteur de l'amendement a publiquement déclaré que les otaku devaient avoir un gène défaillant, qui les conduiraient à se tourner vers les contenus pervers et que les fujoshi seraient une menace pour la démographie du Japon (qui est bien mal en point depuis longtemps). Cela donne une idée du niveau du débat... Surnommé le "Lepen japonais" par la chaîne ABC Australia, Ishihara n'en est pas à son premier coup d'éclat.
Au Japon, l'article 175 du Code Pénal interdisait déjà toute représentation obscène pour tous, mineurs et majeurs, mais ne détaillait pas ce qui peut être considéré comme obscène. Au début des années 1990 des producteurs ont même montées des commissions pour trancher à la place de la loi. Ainsi depuis des années, les vidéos pornographiques, les manga et animé hentai, et par voie de conséquence les Boy's Love, évitent de représenter les poils pubiens et les organes génitaux pour ne pas tomber sous le coup de cette vieille loi. Les artistes et réalisateurs se sont donc habitués à censurer ces zones par des moyens grossiers (mosaïque, bande noire, flou...) tandis que le public qui n'a jamais connu autre chose a fini par prendre du plaisir dans la frustration. Le pays se souvient-il de ses fabuleux rouleaux de dessins érotiques d'antan représentant le monde flottant ?
Avec l'accès aux vidéos et aux images étrangères dans les boutiques de l'archipel, puis sur le web, les japonais s'intéressent de plus en plus à ces contenus pas du tout censurés venus d'occident. De ce fait, dans certains manga Boy's Love, les auteurs pratiquaient une auto-censure de moins en moins évidente, au point de développer un véritable talent pour suggérer le pénis chez les mangaka. Même si la loi faisait toujours peur, les artistes la contournaient dans les publications destinées aux adultes, et jouaient avec le feu dans certains Boy's Love accessibles aux mineurs. Beaucoup d'entre eux sont du coup devenus réservés aux adultes avec le passage de la nouvelle loi, car trop obscènes même si on ne voit presque rien. Pour que leurs publications restent profitables, certains mangakas et éditeurs, sont donc tentés de supprimer les scènes de sexes ou plutôt de ne jamais les représenter afin de conserver leur clientèle mineure. Et les lectrices n'auraient plus le droit à leurs petits plaisir coupable.

Certaines préfectures comme celles de Chiba et d'Osaka en 2010 surveillent plusieurs magazines de prépublications josei comme Young Love Comic Aya ou BL comme Zettai Renai Sweet, Drap, Boy's Love, Boy's Pierce, Renai Bijin, Reijin, Chara Selection, Daria, Boy's Kyapi!, Junk!Boys. Les numéros de ces magazines qui contiennent des éléments prohibés ont alors été considérés comme des « publications nocives » et interdits aux mineurs. En faisant peser la menace sur le numéro et non le magazine, les gouverneurs pourraient vouloir pousser les éditeurs à publier des numéros qui ne posent pas de problème, donc sans sexualité, violence et obscénité. La décision se fonde souvent sur des critères subjectifs, parfois une scène va passer, parfois la même scène dans un autre numéro à un autre moment, une autre préfecture, ne passera pas... tous reprennent à leur compte l'ancienne loi : le pénis et les poils ne doivent pas être dessinés. Quand on sait que les acheteurs de ces publications sont souvent mineurs (de moins de 20 ans, donc), on comprend que les éditeurs doivent faire face à un problème d'envergure.
Premier choix : ne publier que des histoires sans sexe, sans gore, ni perversité morale ou physique pour pouvoir vendre aux mineurs au risque de perdre des lecteurs qui veulent voir et lire des scènes excitantes. Second choix : se résigner à ne vendre qu'aux adultes de plus de 20 ans en gardant les scènes osées quitte à ne pas avoir le droit de vendre aux lecteurs mineurs... mais ce n'est pas si simple.
ABUS DE CENSURE OU ABUS DE POUVOIR ?
Le durcissement de la loi s'accompagne aussi d'une série de mesures interdisant à la vente les animés et les mangas qui représentent des mineurs confrontés à des actes anti-sociaux de nature sexuelle, ou que la loi condamne (crime, vol...). Ce qui voudrait aussi dire selon certains, l'interdiction de dessiner des lycéens dans des situations sexuelles ou amorales, on sait que dans ce cas beaucoup de Boy's Love risquent d'être interdit même aux majeurs. En effet il serait alors facile d'interdire tous ces BL où le Uke est trop juvénile. Ce qui pour les auteurs équivaut à ne plus mettre en scène des histoires de viols, d'incestes, d'abus diverses qui pourraient être confondues avec de la pédophilie... Évidement, cette décision est vue comme totalitaire par de nombreux mangakas et maisons d'éditions qui sont montés au créneau, et démontre l'acharnement de l'aile conservatrice du gouvernement japonais à s'assurer que la jeunesse même après avoir atteint la majorité (20 ans), ne soit pas "souillée".

Malgré les déclarations rassurantes du gouvernement qui affirme que les interdictions seront mesurées et ne menaceront pas la création et la liberté d'expression, on ne peut s'empêcher d'en douter, vue l'ambiguïté de certains amendements aux textes de loi. Le texte est clair dans son obscurantisme et interdit la représentation de « N’importe quels contenus qui puissent entraver la croissance saine et pure de la jeunesse que ce soit par les émotions du désir sexuel, les œuvres qui font la promotion des comportements cruels, ou qui provoquent le suicide ainsi que les comportements criminels », ce qui est bien évidemment ambigu, puisque cela peut s’appliquer à tout et n’importe quoi. Ambiguïté que certaines préfectures s'empressent de faire jouer pour justifier la censure à tous les mineurs de certaines publications qui mériteraient seulement d'être interdites aux enfants. Après tout, même One Piece serait un encouragement à la piraterie, le jour où ce sujet sera mal vu par les bien-pensants...





Rss